En studio

Bad recording sessions, Westlake Studios

L’album Bad fête ses 35 ans ce 31 août 2022.

Après la vague Thriller qui a fait de lui une star internationale, Michael Jackson retourne, auprès de son mentor Quincy Jones, pour un dernier projet commun, dans les Westlake Studios de Los Angeles et enregistrer un album qui plus de trois décennies plus tard est resté comme un incontournable dans la carrière du Roi de la Pop.

Car si Thriller a révélé Michael Jackson au monde entier, la période Bad s’est présentée comme une époque magique pour tous les « vieux » fans dont je fais désormais partie. Accompagnée d’une tournée mondiale qui allait nous permettre de voir enfin Michael sur scène, en solo, et d’apparitions fréquentes pour des cérémonies et remises de prix, on guettait alors les moindres émissions télévisées sur Michael, les moindres articles dans une presse qui ne lui a jamais fait réellement de cadeau, mais qui était notre seul moyen d’avoir des nouvelles.

A cette époque qu’on peut difficilement imaginer aujourd’hui (entendez sans internet et réseaux sociaux), les sessions en studio restaient donc un mystère pour tous les fans. Il n’est donc pas étonnant qu’on se régale désormais de la moindre photo ou vidéo qui peuvent apparaître à l’instar des images du documentaire Bad 25 (et oui il y a déjà dix ans que celui-ci est sorti !).

Récemment encore, Herman Leonard dévoilait de nouveaux clichés, diffusés largement.

Si on a presque tout dit sur cet album, j’ai cependant eu envie, pour célébrer les 35 ans de Bad, de me replonger dans le témoignage des acteurs clés de cet album, de leur vie en studio, avec entre autre celui du regretté Bruce Swedien, qui a œuvré pour tous les opus solo du Roi de la Pop.

Bruce Swedien, Quincy Jones et Michael  Jackson entrent en studio le 5 janvier 1987.  Mais le travail d’écriture et de sélection des titres (plus d’une soixantaine rien que pour ce projet) avait bien entendu commencé plusieurs mois auparavant, au printemps 1986, dans le studio personnel de Michael Jackson, à Hayvenhurst – surnommé The Laboratory – avec l’ingénieur du son Matt Forger, et le Synclavier de Christopher Currell (à lire sur le site de Brice Najar, l’interview de C. Currell).

Westlake Studios

L’équipe – The A-Team – se retrouve  dans le nouveau studio D des Westlake Studios, à West Hollywood, Los Angeles, pendant que la B-Team, composée de Bill Bottrell, John Barnes et Christopher Currell, continue de travailler au studio d’Hayvenhurst .  L’album portait encore alors le nom de Pee ! (Pisse!) – donné par Quincy Jones – du nom de ce titre qui devait être un duo avec Prince.

Le bâtiment en briques rouges et vitres noires sur Santa Monica Boulevard, n’indique absolument pas qu’il s’agit d’un studio. Mais si vous le contournez, et vous retrouvez à l’arrière, sur le parking, vous y découvrirez une petite affichette près d’une porte. Imaginez alors que durant plusieurs mois, au début de l’année 1987, de nombreuses voitures se garaient là pour venir enregistrer le successeur de l’album Thriller, dont celle de Michael Jackson. « Bien que Thriller l’aie projeté à un niveau supérieur après la sortie de Thriller, Michael continuait de venir en studio avec sa propre voiture (…) mais il n’était pas vraiment un bon conducteur », se souvient Brad Sundberg (1), qui assistait alors Bruce Swedien.

Michael semblait avoir une tenue particulière lorsqu’il venait en studio. De nombreuses photos le montrent avec une chemise rouge, un pantalon et un chapeau noir et ses traditionnelles lunettes de soleil noires.

Le personnel des Westlake studios ont toujours fait en sorte de traiter Michael comme n’importe quelle autre personne ordinaire. « Westlake était toujours en effervescence et quand une star entrait ou quittait les lieux, personne n’y faisait réellement attention », explique Raff Sanchez, un ingénieur du son des studios. « Je crois que Michael aimait le fait qu’il puisse aller et venir discrètement .» (1)

Même si une certaine normalité animait cette vie en studios, cela n’a pas empêché de nombreuses personnalités de rendre visite à Michael durant les sessions de travail, Steven Spielberg, Robert De Nire, Sean Lennon, Emmanuel Lewis, pour ne citer que ceux-là.

La vie en studio

Michael et Quincy avait des visions différentes sur l’album et plusieurs tensions apparaissent : « Et nous nous battons aussi. Pendant les séances de Bad, nous nous sommes disputés à propos de certaines choses. Quand on se bagarre, c’est toujours à propos de trucs d’avant-garde, de la technologie la plus récente. Je lui dis : ‘Tu sais Quincy, ma musique change tout le temps.’ Je veux le dernier son de batterie que les autres sont en train de créer. Je veux aller encore plus loin qu’eux. Et puis nous y allons à fond, et nous faisons le meilleur disque que nous pouvons. » (2), raconte Michael dans Moonwalk.

Ces tensions étaient si vives qu’une partie de la B-Team, Bill Bottrell et John Barnes, sera renvoyée.

Tous les musiciens et ingénieurs du son s’accordent toutefois à dire que l’atmosphère restait bon enfant dans les studios.

Michael Jackson et Max, le chien de Bruce Swedien

Michael Jackson avait notamment instauré une tradition : chaque vendredi, vers 17 heures, il faisait venir ses cuisinières qui préparaient le repas pour toute l’équipe et le personnel du studio. « Les cuisinières de Michael étaient de vraies expertes culinaires. Quincy les avaient surnommées The Slam-Dunk Sisters (les sœurs miracle) parce que chaque dîner qu’elles nous préparaient étaient gagnants. Nous avions des soupes à la tomate incroyables et faites maison chaque vendredi soir. Un vendredi nous avons eu un repas avec dix plats de dinde, le vendredi suivant, nous avons eu dix pains de viande. C’était incroyable ! Cette tradition que Michael avait instaurée nous donnait l’impression que l’on était une vraie famille. Elle s’est perpétuée jusqu’à l’enregistrement de l’album HIStory », se souvient Bruce Swedien. (3)

Ces moments, surnommés les Family Night, permettaient également aux familles des artistes de venir passer du temps en studio, avec leurs animaux de compagnie. Et ceux de Michael étaient, on le sait, assez originaux !

Brad Sundberg explique : « Les chimpanzés étaient des invités fréquents au studio, ainsi qu’un serpent géant. Et je finissais toujours par m’en occuper pendant que Michael enregistrait. Il fallait au moins trois adultes pour porter Crusher, le serpent de 136 kilos et de six mètres de long qui avait remplacé Muscle, le précédent serpent de Michael, mort en 1986, dans le studio » (1). D’après Quincy Jones, Greg Phillinganes a paniqué quand il a vu le serpent. « Il a eu une mini crise cardiaque, Greg Phillinganes était un hors d’œuvre pour ce serpent » (1). Le batteur John Robinson se souvient aussi de Crusher : « Michael me regardait pendant que je jouais de la batterie et il a dit à tout le monde ‘prenons une photo’. Et on s’est retrouvé à sept ou huit à poser pour cette photo pendant que l’on portait l’énorme serpent de Michael. Il était si lourd, même la partie que je tenais. Et ce n’était certainement pas la tête ! » (1)

Le musicien Larry Williams évoque aussi Bubbles, le chimpanzé de Michael : « En studio, Bubbles sautait partout, c’était mignon au départ, mais un peu trop quand cela durait ! » (1)

Les musiciens amenaient régulièrement leurs enfants dans le studio. « Mes enfants venaient parfois en studio et s’asseyaient sur les genoux de Michael. Ils voulaient toujours voir Michael. Si les enfants étaient là, on arrêtait tout dans le studio, c’était adorable » (1), se souvient Larry Williams. « Une fois, ma fille était malade et hospitalisée. Michael lui a fait envoyer des tonnes de jouets et de poupées, c’était un beau geste ».

Ci-dessus la famille de Brad Sundberg (à gauche) et les enfants de Greg Phillinganes (à droite)

Quand la présence de Michael n’était pas indispensable dans le studio, ce dernier disposait d’un salon privé. « A Westlake, Michael avait sa petite pièce privée à l’étage avec une fenêtre qui donnait sur la salle d’enregistrement. Sil avait besoin de s’isoler certains moments, il se réfugiait dans cette pièce, où il mettait du popcorn partout. Il était particulièrement désordonné, car il devait avoir l’habitude que quelqu’un ramasse derrière lui. Et souvent c’était moi » (1), évoque l’ingénieur son assistant Russ Ragsdale.

D’autres fois, quand il voulait faire un break, Michael partait faire un tour en voiture avec Russ Ragsdale : «Parfois, il avait envie de sortir un peu du studio. A l’époque, j’avais un gros pick-up Ford avec des vitres teintées. Michael adorait monter dedans et il était ravi car il pouvait voir plus haut qu’avec les fenêtres de sa Mercedes. » (4)

Perfection

Succéder à Thriller n’était pas un projet facile pour Michael et plus l’idée de finir l’album surgissait, plus il était terrifié à l’idée de se confronter à l’avis du public. Perfectionniste, il voulait cet opus aussi irréprochable que possible. Mais il était tellement obsédé par cette perfection qu’il obligeait les musiciens à jouer et à rejouer leur partie plusieurs fois. Le guitariste Davis Williams s’est ainsi souvenu qu’il a dû jouer le même morceau au moins cinq fois sur chaque chanson. « Il y avait tellement de stress et tellement de tension » (1). Michael admet que son obsession pour le perfectionnisme a souvent mit en colère ses musiciens : « Les musiciens étaient fous car je leur faisais reprendre littéralement des centaines de fois jusqu’à ce que ce soit comme je le voulais. Mais après ils me téléphonaient pour s’excuser et me dire ‘Tu avais parfaitement raison. Je n’ai jamais joué aussi bien,  je n’ai jamais fait un aussi bon travail, je me suis surpassé’. Et je leur répondais : ‘C’est ainsi que cela doit être, tu t’es immortalisé. C’est une capsule temporelle. C’est comme l’œuvre de Michel-Ange, c’est comme la Chapelle Sixtine, c’est là pour toujours.’ » (1)

Malgré le sérieux et l’enjeu des sessions studio, Michael pouvait aussi être quelqu’un de décontracté, qui aimait s’amuser. Greg Phillinganes disait qu’il y avait toujours une ambiance fun : « Michael était adorable, il aimait s’amuser et rigoler. On pouvait entrevoir différents aspects de sa personnalité. L’enregistrement de Leave Me Alone est un de mes souvenirs préférés sur tout ce temps en studio. J’ajoutais des cordes et des basses sur le morceau et Michael était là, groovant à côté de moi ! » (1)

Michael Jackson, Bruce Swedien et Greg Phillignanes (à gauche), Michael et Humberto Gatica (à droite)

Les dernières semaines d’enregistrement demandent plus d’espace et le studio C de Westlake est réquisitionné, avec Humberto Gatica, déjà présent pour l’album Thriller, au mixage.

Le mixage final a lieu le 9 juillet 1987. Le lendemain, Bruce Swedien apporte les cassettes à Bernie Grundman pour le mastering.

L’épopée Bad se termine, après plus d’un an en studios, mais ne fait que commencer sur les ondes et sur scène.

A lire ici les anecdotes sur les différents morceaux de l’album Bad.

Sources : (1) Making Michael, Inside the Career of Michael Jackson, Mike Smallcombe/ (2) Moonwalk, Michael Jackson/ (3) In The Studio With Michael Jackson, Bruce Swedien/ (4) Man In The Music, Joseph Vogel/ westlakestudios.com

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