Dan Beck et Michael Jackson: Une mission à Neverland
Dan Beck a été le vice-président directeur du marketing et des ventes chez Epic/Sony dans les années 1990. Il connaissait Michael Jackson depuis le milieu des années 70, lorsque The Jacksons sont arrivés chez Epic. Mais, en 1991, le lien entre les deux hommes se resserrent lorsque un des dirigeants d’Epic annonce un jour à Dan Beck : « Dan, You’ve got Michael ». Dan Beck sera désormais un lien privilégié entre Michael Jackson et son label pour les projets Dangerous et HIStory. Une amitié professionnelle se créé.
En octobre 2025, Dan Beck a réuni ses souvenirs de cinq ans de collaboration avec Michael Jackson dans un livre, sorti uniquement en anglais, « You’ve Got Michael » : Living Through HIStory.


Le livre est rempli d’anecdotes qui reflètent à la fois la personnalité de Michael Jackson, son professionnalisme, ses ambitions démesurées mais aussi parfois ses caprices. Dan Beck y décrit bien sûr le monde de l’industrie musicale en plein changement et à une période très sensible pour le chanteur. Les pressions subies de part et d’autres, les dollars en jeu pour satisfaire un artiste de moins en moins accepté dans son pays. Tiraillé entre sa loyauté professionnelle et personnelle, Beck raconte avec sincérité et parfois beaucoup d’émotions ses moments auprès d’un artiste hors-norme, mais souvent dans le doute.
Je n’ai pas encore tout à fait terminé le livre. Mais j’ai choisi de vous traduire un évènement raconté par Dan Beck qui m’a beaucoup touchée, qui, au milieu des souvenirs artistiques qu’il évoque tout au long du livre, apparaît comme un moment suspendu dans le temps: Michael accueillant des enfants malades à Neverland.
Vous savez qu’ici je m’attache non seulement à parler de Michael Jackson l’artiste, mais aussi de l’homme et surtout l’homme au grand cœur. Et si vous connaissez un peu ce site, vous savez que Neverland est un sujet qui me passionne, mon talon d’Achille en quelque sorte. Il n’en fallait pas moins que le chapitre qui évoque ce moment retienne mon attention.
Le contexte
Nous sommes en novembre 1992. Michael Jackson a acheté le ranch de Neverland quatre ans plus tôt et l’aménage comme un lieu recréant l’enfance qu’il n’a jamais eue et le destine à accueillir des enfants malades. Internet n’existe pas encore et seules des photos officielles de l’endroit sont diffusées par les médias. Michael Jackson n’ouvrira les portes de sa propriété à Oprah Winfrey, pour une interview, qu’en février 1993. Neverland reste donc un lieu que Michael Jackson préserve, pour son intimité, et par discrétion. Un paradis que seules quelques familles peuvent découvrir par l’intermédiaire d’associations caritatives avec lesquelles Michael s’associent.
Le 24 novembre 1992, Michael Jackson est à New York. Dans le cadre de sa fondation Heal The World qui a vu le jour officiellement quelques semaines plus tôt (à lire ici), à l’intérieur d’un hangar de l’aéroport international John F. Kennedy, il vient assister au chargement de 43 tonnes de fournitures médicales, de couvertures, de chaussures et de vêtements d’hiver dans un avion cargo DC-8 à destination des enfants de Sarajevo en Bosnie-Herzégovine , une zone de guerre dans l’ex-Yougoslavie. La Heal The World Foundation de Michael Jackson s’est associée à AmeriCares pour transporter la valeur de 2,1 millions de dollars d’aide dans la capitale croate, Zagreb, puis à Sarajevo pour une distribution sous la supervision du Haut Commandement des Nations Unies pour les réfugiés.
Dan Beck est présent ce jour-là. Il retrouve Michael dans un des petits bureaux mis à la disposition de l’artiste en attendant le début du chargement, bientôt rejoints par Mickey Schulhof, le président de Sony Entertainment et Peter Guber, co-président de Sony Pictures Entertainment. Au cours de leur conversation, Schulhof félicite Michael sur ces projets avec sa fondation, à New York, mais aussi à Neverland et lui suggère de faire connaître davantage au public ses actions caritatives. « Schulhof continua, suggérant à Michael qu’il devrait filmer une des journée Make-a-Wish à Neverland. Michael hocha poliment de la tête, espérant que la conversation aborde un autre sujet. Mickey Schulhof demanda alors nonchalamment quand serait la prochaine journée où un groupe de l’association Make-A-Wish serait accueilli. Michael répondit : ‘Lundi prochain’. Mickey se retourna vers moi : ‘Dan, tu peux faire venir une équipe là-bas ?’ J’étais abasourdi», écrit Dan Beck dans son livre.
Michael, d’abord hésitant, finit par se laisser convaincre. Schulhof conseille à Dan Beck de se mettre en relation avec Michael Borofsky, qui avait l’habitude de filmer des évènements pour le PDG de Sony Entertainment. Beck rencontre Michael Jackson à son hôtel new-yorkais le lendemain, avec Joe De Pascale, un rédacteur du service publicité de Sony, pour mettre au point l’évènement. Michael accepte aussi, en plus du tournage, de donner une interview à Neverland. Dan Beck ne dispose que de quelques jours pour mettre tout sur pied, avec les différents partenaires de Michael.
Dan Beck : « En mission à Neverland »
« Deux jours de repos en famille pour Thanksgiving m’ont fait un bien fou. Le samedi [28 novembre 1992], Joe DePascale et moi avons atterri à LAX, puis roulé pendant deux heures jusqu’à Santa Barbara et atteint les montagnes de Los Olivos. Ce fut une longue journée. Nous nous sommes enregistrés au charmant Grand Hotel (désormais appelé le Fess Parker Wine Country Inn).

Bien que nous ne pouvions pas explorer Neverland, nous avons pris la route semi-goudronnée qui menait jusqu’au portail. Nous espérions avoir une vue d’ensemble de la propriété pour comprendre la logistique du tournage du lundi. Nous avons ri en passant devant le portail et en montant la colline bordée d’arbres car on a immédiatement compris qu’il était impossible de contempler la vallée où se nichait Neverland.
De retour dans ma chambre, j’avais un message de Michael Borofsky. Lorsque je l’ai eu au téléphone, Borofsky m’a nonchalamment dit que lui et sa petite amie, qui était la productrice déléguée du tournage, ne prendraient pas l’avion le lendemain matin.
‘Comment ça, tu ne viens pas ?’ lui ai-je demandé, incrédule et en me demandant ‘bordel, qu’est-ce que je fais maintenant ?’
Borofsky m’expliqua qu’une fête surprise avait lieu lundi pour le cinquantième anniversaire de Mickey Schulhof, le président de Sony Entertainment. Il voulait être présent pour filmer. J’étais stupéfait.
Michael Jackson était l’artiste le plus célèbre de la planète et c’était la première fois qu’il acceptait la présence des caméras dans sa propriété privée ! Comment est-ce que j’allais pouvoir m’en sortir sans réalisateur ni producteur ?
Borofsky était aussi calme que j’étais fou de rage. Il m’a donné le numéro de téléphone de l’hôtel à Solvang où séjournait l’équipe de tournage qu’il avait engagée. Il m’a également donné le nom de l’un des cameramen, Galan. Borofsky avait une confiance absolue dans le travail de l’équipe qui allait m’assister.
J’étais donc sur le point de pénétrer dans un ranch de 1200 hectares, appartenant à la plus grande star au monde, nerveuse à l’idée de nous avoir chez elle, à filmer ses actions caritatives privées, avec une équipe de personnes que je n’avais jamais rencontrées auparavant. Sans producteur ou réalisateur pour les gérer. J’étais mort de panique. J’ai appelé Galan.
La voix à l’autre bout du fil était chaleureuse et amicale. Galan m’expliqua qu’il était l’un des quatre cameramen, chaque cameraman ayant une équipe de trois personnes. Il y avait trois caméras vidéo et une Steadycam 16 mm. Chaque caméra était équipée d’un système audio. Ils disposaient de kilomètres de bandes vidéos et de pellicules et pourraient tourner toute la journée si besoin. Il m’a dit que toute l’équipe était à l’hôtel et qu’ils avaient tout ce qui était nécessaire pour être présent dès lundi matin, à 9h00.
Galan m’assura que l’on s’en sortirait sans le réalisateur et son producteur. Je lui ai demandé de venir à mon hôtel, avec les trois autres cameramen, le dimanche matin pour un brunch. On devait faire connaissance, établir un plan aussi flexible que possible et essayer d’anticiper les potentiels problèmes.
Je n’étais jamais allé à Neverland. Je n’avais aucune idée de la logistique de l’alimentation électrique ou des restrictions que le personnel de Michael pourrait nous imposer. Et je ne connaissais personne de la fondation Make-a-Wish, ni les familles ou les invités qui seraient présents. Ce que je savais c’est que treize enfants en phase terminale et une centaine de membres de leur famille – frères, sœurs, parents, grands-parents et peut-être des oncles et tantes – étaient attendus. Nous savions que Michael et son équipe avaient l’habitude d’avoir ce genre de groupes au ranch et qu’ils auraient donc un plan. Il suffisait juste de les suivre.
Le dimanche matin, nous avons rencontré Galan et ses collègues. Ils étaient tous des habitués de l’actualité du divertissement. Mais là ce n’était pas du divertissement. Nous devions filmer des gens ordinaires, dont certains étaient en train de mourir, les autres, leur famille, qui savaient qu’ils allaient mourir. Le respect et la compassion devaient être nos valeurs fondamentales pour la journée.
Je leur ai expliqué qu’avoir une équipe de tournage dans la propriété était nouveau pour Michael. Il n’était pas contre mais il n’était pas entièrement à l’aise à l’idée d’ouvrir sa maison aux médias. Nous devions également composé avec la sensibilité de treize enfants gravement malades. Nous n’avions aucune idée de la manière de les filmer. Nous devions faire preuve de la plus grande sensibilité et nous soumettre à Michael, aux familles et au personnel du ranch, quelles que soient les circonstances. En résumé, nous devions être aussi discrets que possible. Comme nous n’avions aucune idée de ce qui allait ce passer, ni quand une situation importante pourrait survenir, nous devions laisser tourner les caméras. Nous ne savions pas non plus combien de temps nous serions autorisés à filmer. On pouvait filmer quinze minutes lors de l’arrivée des familles et s’entendre dire que c’était terminé pour la journée. J’avais le sentiment que plus nous filmerions discrètement et que moins les caméras seraient visibles, plus longtemps nous serions autorisés à filmer.
Ma consigne la plus claire durant le brunch ce jour-là était que chacun laisse de côté ses opinions personnelles sur Michael. Il ne devait y avoir aucune blague à voix basse. Je sentais que le personnel de Michael nous surveillerait de très près. Je plaisantais à moitié quand j’ai suggéré que les arbres de Neverland pourraient être sur écoute. Je leur ai expliqué à quel point ce serait très gênant si on nous demandait de partir pour mauvaise conduite ou si nous causions quelconque inconfort à Michael. Je redoutais l’idée de devoir retourner à mon bureau, à New York, après une expulsion humiliante.
Le lundi matin 30 novembre 1992 était une journée absolument magnifique à Los Olivos. Il faisait un peu frais lorsque nous nous sommes retrouvés dans la rue principale de cette petite ville viticole. L’équipe de tournage était arrivée dans trois ou quatre fourgonnettes. J’ai rencontré les douze autres membres, je les ai salué individuellement pour m’assurer qu’ils n’hésitent pas à me soulever n’importe quel problème ce jour-là. J’ai constaté que Borofsky nous avait trouvé les bonnes personnes.
Pourtant je savais que cette journée était de ma responsabilité. J’étais le réalisateur et le producteur par défaut. Quoique je fasse – quoiqu’ils fassent – ce serait de ma faute. Ma préoccupation constante était de ne pas contrarier Michael, son personnel ou ses invités. ‘Filmez mais soyez délicats’, leur ai-je dit. J’ai réitéré mon sermon de la veille : pas de blagues. Les arbres pourraient être sur écoute !
Nous avons roulé environ huit kilomètres au nord, jusqu’à l’entrée de Neverland, au poste de gardes et un portail en bois au milieu des collines. Les gardes nous ont tous enregistrés, et l’un d’entre eux est monté dans une de nos camionnettes et a conduit notre convoi pendant encore 400 mètres, sur une petite route qui serpentait jusqu’à une belle maison ombragée par les arbres. Un geyser solitaire jaillissait avec grâce dans le ciel bleu clair californien et s’écrasait sur un étang qui semblait trop naturel pour ne pas avoir été créé de la main de l’homme.
Des statues en bronze semblaient surgir ici et là. J’ai reconnu l’influence de Disney et on se serait cru dans le Magic Kingdom. L’ensemble de la propriété respirait l’univers de Disney par son apparence et son style. Le ranch était magnifique, impeccable, parfaitement entretenu. J’ai ressenti une sensation de paix et d’espoir presque surréaliste. L’endroit était à l’image de Michael et ce n’était pas étrange.


Nous sommes garés vers l’arrière de la maison, juste à côté de l’aile qui sert de bureau à Michael. Quelques secondes plus tard, j’ai été appelé au téléphone. C’était Norma, l’assistante de Michael, qui appelait de Los Angeles, pour s’assurer que nous étions tous bien arrivés. Elle m’a dit que Joe Marcus, le gérant du ranch, arriverait bientôt et m’a demandé si nous avions les questions pour l’interview de Michael afin qu’il puisse en prendre connaissance en avance. Joe et moi en avions parlé mais nous n’avions rien préparé par écrit. Nous avions supposé que si Michael faisait l’interview, ce serait à la fin de la journée, une fois qu’il aurait vu comment s’était déroulé le tournage. Nous pensions aussi trouver d’autres questions dans la journée. S’il voulait faire cette interview tout de suite, il fallait qu’on se dépêche !
Avec le recul, j’ai compris que Michael savait mieux que nous comment se déroulerait une journée Make-a-Wish. Il savait qu’elle serait complètement remplie de l’énergie et de l’excitation des enfants et de leurs familles. C’était leur journée, et tout ce qui devait se passer devait être fait avant leur arrivée.
Michael s’était rarement adressé directement à la presse et n’avait fait aucun tournage connu pouvant servir à un dossier de presse électronique (EPK). Comme avec les images du hangar à avion que nous avions tournées la semaine précédente, je pensais que nous allions filmer ce que nous pouvions et que son utilisation surgirait naturellement. J’ai demandé à Norma qu’elle nous laisse une dizaine de minutes pour noter les questions. Elle m’a demandé de les faire passer ensuite à l’un des assistants du ranch pour qu’il les transmette à Michael.
Beaucoup de gens devait s’imaginer que Michael vivait vraiment au milieu d’un parc d’attractions et dans un zoo. Mais sa maison était à l’autre bout du ranch, en voiture, loin de là où se situait les attractions, le zoo ou le cinéma (il y avait une alternative à la voiture : le train).
Nous avons rédigé les questions et quelques minutes plus tard, nous avons reçu un message de Michael nous invitant à le rejoindre au studio de danse où il s’entraînait et répétait ses chorégraphies. Il ferait l’interview là-bas. Nous avons rapidement sélectionné le matériel nécessaire et choisi l’équipe de tournage qui couvrirait l’évènement. Joe Marcus nous y a conduits. Pendant que nous déchargions le matériel et que nous commencions à nous installer, Michael est apparu, détendu.
Souvent, Michael semblait avoir plusieurs pensées à l’esprit. Il était toujours direct et concentré lorsqu’il me saluait mais une fois que nous commencions à discuter de certains sujets ou de stratégie, il paraissait préoccupé, comme si son esprit assimilait le problème parmi les autres. Mais j’ai été impressionné par son comportement au ranch. Ce petit aspect avait disparu, il n’avait à l’esprit que de nous montrer, à Joe et à moi, sa propriété, comment tout fonctionnait. Sa chemine noire à passepoil, ample sur sa silhouette haute et mince, était rentrée dans un pantalon noir moulant qui confirmait sa silhouette élancée.
Michael affichait fierté et aisance en nous montrant le studio de danse. La petite pièce contemporaine était indépendante. Son isolation devait offrir à Michael un endroit pour se concentrer et travailler sur ses mouvements de danse.
Un peu plus tard, alors que nous nous promenions vers son cinéma, il a expliqué qu’un des employés de Disney apportait chaque semaine au ranch des films à diffuser et que des groupes d’enfants pouvaient venir à Neverland pour assister à des projections. Lorsque nous sommes entrées dans le cinéma, il rayonnait de fierté en montrant l’espace réservé aux fauteuils roulants derrière et au-dessous des sièges fixes.
Il nous a mené jusqu’au petit studio de danse, avec les murs recouverts de miroirs. Il pensait que ce serait un bon endroit pour filmer l’interview et espérait que nous serions d’accord. Nous avons acquiescé, cela nous convenait.



Alors que Michael s’installait sur un tabouret, Joe s’est mis du côté droit de la caméra et a entamé une conversation – interview sur la passion créative de Michael et sur la façon qu’il avait de garder une perspective enfantine ce qui permettait à la créativité de s’exprimer librement. C’était une conversation d’adultes sur le processus créatif et – ironiquement – sur la façon dont le passage à l’âge adulte restreint ce processus. Oui, nous étions là, avec Peter Pan, avec une vue ouverte sur le Pays Imaginaire.
J’ai depuis vu d’autres interviews dans lesquelles Michael a exprimé cette même philosophie. Mais c’était la première fois que je le l’entendais affirmer que les adultes perdent leur sens de l’émerveillement et de leurs possibilités et limitent leur croyances. Il était si à l’aise pendant qu’il parlait à Joe et semblait tout aussi à l’aise avec les quatre adultes présents dans la pièce. C’était comme si il faisait partie de l’équipe. Michael a dit qu’il devait beaucoup aux enfants, aux animaux car leur motivation était toujours simple et sans arrière pensée.
L’interview a duré entre trente et quarante minutes. Puis Joe et moi sommes sortis avec Michael qui souhaitait retourner dans sa maison avant que les bus n’arrivent. Alors qu’il montait dans une voiturette de golf, il a pointé du doigt, au-delà des manèges vides et silencieux, un bâtiment rectangulaire et nous a dit d’aller voir la grange aux serpents.



Michael est parti à toute vitesse et nous nous sommes retrouvés seuls dans la partie la plus reculée de Neverland. Il n’y avait personne d’autre. Il me semblait que c’était la partie basse du ranch, entourée de collines escarpées, couvertes d’arbres et de verdure. Il faisait beau vers la maison, mais frais et calme là où nous étions. Il y avait un autre bâtiment, un peu plus reculé, que Michael avait décrit comme la clinique vétérinaire pour les soigneurs. Je n’ai jamais vu où vivaient les lamas ni Bubbles, le chimpanzé de Michael. Peut être que leur refuge était à l’arrière du bâtiment des soigneurs.
Joe et moi n’avions rien d’autres à faire pendant un moment, alors nous avons visité la grange aux serpents. Je crois pouvoir dire sans me tromper qu’aucun de nous deux n’avait un intérêt particulier pour les serpents. Nous nous sommes demandés pourquoi Michael semblait attiré par des choses si effrayantes. Il y avait un couloir d’une douzaine de mètres qui traversait le bâtiment. Chaque côté était fermé par des parois de verre, avec des cloisons qui créait des espaces pour les différents types de reptiles. Notre visite a probablement duré une minute ou deux. Il y avait beaucoup de serpents mais c’est tout ce que je peux dire. Je n’ai pas pris de notes.
Plus tard dans la journée, Michael nous a demandé : ‘Vous avez vu la grange aux serpents ?’ Nous avons tous les deux hoché de la tête vigoureusement. Michael ne nous a jamais demandé de détail mais il semblait content que nous ayons suivi son conseil.
Michael est sorti de la maison vers 10h30 ou 11h. Accompagné d’une de ses jeunes nièces et d’un neveu, nous nous sommes tous dirigés vers le parking où les bus Make-a-Wish se gareraient. Dès qu’ils ont vu les bus apparaitre au loin, sur la route, les deux enfants ont couru vers les invités. Michael a laissé apparaitre un sourire ravi devant leur excitation et leur enthousiasme.
Nous avons eu quelques minutes pour discuter. Il semblait reconnaissant que j’ai amené l’équipe de tournage à Neverland. ‘C’est formidable que vous soyez là !’, a-t-il dit. C’était touchant. Je n’étais que le gars de la maison de disques qui essayait de faire avancer les choses. Je n’ai jamais considéré ma relation avec lui autrement que professionnelle. J’ai apprécié qu’il me fasse progressivement confiance. Je lui avais déjà exprimé ma reconnaissance pour son ouverture et son hospitalité mais je lui ai répété : ‘C’est tellement important ce que tu fais pour ces familles, Michael. Merci de nous permettre de le filmer.’
Il a haussé légèrement les épaules : ‘On fait souvent ça, même quand je ne suis pas là. Les enfants sont amenés tout le temps pour profiter des manèges et voir de films. Le personnel du ranch s’occupe de tout.’ Il était décontracté sur le fait d’ouvrir son ranch aux autres.
Pendant qu’il parlait et gesticulait, j’ai remarqué une blancheur anormale sur son poignet droit. Une tache brune, comme un grain de beauté, se trouvait entre la base de son pouce et de son poignet. J’avais croisé dans les rues de New York des personnes atteintes de vitiligo sévère. Après l’avoir observé de près, je n’avais plus aucun doute qu’il en était atteint aussi. C’est ainsi que nous avons commencé à discuter de sa maladie de peau. Alors que les portes du premier bus s’ouvraient et que ses invités commençaient à en descendre, Michael a conclut cette brève digression sur sa santé. ‘Je peux gérer ça’, dit-il. ‘Je connais d’autres personnes qui en sont atteintes et ça me désole. Mais je peux gérer ça.’
Des tas de pensées me sont venues à l’esprit, particulièrement sur la façon dont les médias et certaines personnes remettaient en question l’acceptation par Michael de sa race. J’avais même entendu les murmures de certains de mes collègues chez Epic : ‘Pourquoi Michael essaie-t-il d’être blanc ?’ Je n’ai jamais eu l’impression que Michael reniait son identité noire. Sa fierté d’être noir se reflétait dans les messages de ses chansons et de ses engagements caritatifs.
J’ai vu ses efforts pour éclaircir sa peau comme un défi visant à uniformiser sa couleur de peau. C’était dans son éthique de travail de tenter d’améliorer chaque aspect de sa vie professionnelle, tout comme il avait le souci du détail dans ses vêtements, ses mouvements de danse, ses intonations vocales et son recours aux meilleurs auteurs-compositeurs, producteurs, chorégraphes et réalisateurs. Il tentait de contrôler son vitiligo et de modifier son physique avec de la chirurgie plastiques mais ses efforts ont échoué et il a compensé avec ces procédés. Ses problèmes de peau et ses efforts pour perfectionner son apparence sont devenus incontrôlables.
Nous n’avions pas le temps de parler de cela, cependant, car il y eut soudainement un flot joyeux de personnes. La nièce et le neveu de Michael ont accueilli les enfants qui se sont précipités dehors, heureux de descendre des bus bondés qui les avaient amenés de Los Angeles.
A un moment donné de leur vie, ces enfants avaient été confronté au défi accablant de la leucémie, de la dystrophie musculaire ou autre maladie terrible. Ils avaient tous subi des traitements médicamenteux puissants, des opérations, des séjours à l’hôpital et l’inquiétude se lisait sur le visage de leurs parents. La journée qu’ils s’apprêtaient à vivre les soulagerait de leurs souffrances d’une façon que tous les médicaments du monde ne pourraient jamais faire.
Les enfants et leurs familles ont couru sur la pelouse vers Michael, qui s’est rapidement retrouvé entouré d’une petite marée humaine – à serrer des mains, à faire des câlins, et à saluer ceux qui ne n’avaient pas encore réussi à l’approcher. Il devait y avoir une trentaine ou une quarantaine d’enfants, avec les frères et sœurs des enfants de Make-a-Wish. Ils criaient joyeusement : ‘Michael ! Michael !’ en réalisant qu’il était là, parmi eux. Michael riait et souriait, profitant de ce moment autant que les enfants. L’équipe de tournage filmait tout cela, en se faufilant discrètement autour de la foule d’invités.
Même dans ce moment d’excitation débordante, les enfants se comportaient bien. Pendant qu’ils sautaient de joie, Michael leur demanda leur prénom et leur promit qu’il prendrait un moment pour chacun d’eux. Il attendit que les chauffeurs de bus et les parents déchargent les fauteuils roulants pour les enfants qui en avaient besoin, et dirigea les arrivants vers le chemin menant à l’arrière du patio, à une cinquantaine de mètre, à l’angle de la maison. Pendant qu’ils marchaient, Michael se mit dans le groupe pour saluer chaque invité et leur demander d’où il venait.
Vers le patio, l’attroupement autour de Michael ne diminuait pas. Il éleva la voix pour mener les enfants vers la salle de jeux, un bâtiment près du patio. Les enfants se précipitèrent vers la porte que Michael leur montra du doigt et il les suivit d’un pas nonchalant, sachant que tout le monde était prêt pour une journée de jeux et d’amusement.
Je suivais Michael à une dizaine de mètres derrière, prêt à intervenir s’il avait des instructions pour l’équipe de tournage ou s’il nous demandait de reculer. Je lui ai demandé si cela lui convenait, s’il l’équipe ne le gênait pas mais tout semblait naturel.
Il disait parfois ‘Allons de ce côté’ et notre équipe répondait d’une chorégraphie presque magique. Les gars étaient partout, sur le qui-vive, mais tellement respectueux des enfants, des familles et de Michael.
Une équipe s’est glissée dans le petit bâtiment où étaient Michael et la ribambelle d’enfants. La pièce était remplie de flippers et de toutes sortes de jeux d’arcade inimaginables.



Michael est allé directement à son jeu préféré pendant que les enfants remplissaient la pièce. Notre caméraman a demandé à son équipe de sortir pour permettre à plus d’enfants de s’approcher de la machine et d’encourager Michael. Je me suis éclipsé aussi.
Cette journée remarquable s’est poursuivie. Ce n’était pas une simple poignée de main avec une superstar et une séance d’autographes de quinze minutes. C’était une journée entière avec Michael Jackson. Et pas seulement pour les enfants. Au fil des heures, j’ai me suis rendu compte que ce moment arrivait à point nommé pour les membres des familles aussi. Ce sont eux qui ont du faire face à la nouvelle de la maladie de leur enfant. Ce sont eux qui ont été confrontés à la question ‘que vais-je faire si je perds mon enfant ?’ Ce sont eux qui ont été témoins de la douleur et de la souffrance qu’ils ne pouvaient pas soulager. Ce sont eux qui menaient un combat désespéré pour la vie.
En regardant ces jeunes mamans, papas, grands-parents, je me demandais comment ils trouvaient la force. Ils ont dû travailler si dur pour emmener leur enfant à Neverland. Quelle victoire momentanée cela devait être pour eux. Dans la foule, il y avait deux frères, peut-être de six et sept ans, originaires d’Angleterre. Tous deux étaient atteints de leucémie. J’avais le tournis en essayant de saisir cette réalité au milieu de l’exaltation de cette journée. Je n’arrêtais pas de penser à mes deux enfants à la maison, Matt, cinq ans et Rachel, seulement six mois. J’en ai eu la gorge serrée à cette pensée. Je voulais être avec eux, les serrer dans mes bras.
Mais les choses ont changé lorsque les enfants sont sortis en trombe de la salle de jeux, exaltés par ce grand garçon maigre, aux cheveux noirs et à l’immense et magnifique sourire au milieu d’eux. Il prenait un plaisir fou à leur joie.
Michael a continué à se mêler aux enfants, répondant à leurs questions et s’intéressant à eux. Les enfants en fauteuil roulant semblaient être le plus émus de le rencontrer. Peut-être était-ce dû à leur confinement et à leur incapacité à courir, à sauter pour exprimer leur excitation. Peut-être était-ce dû à leur santé. Quoiqu’il en soit, c’était palpable. Michael a serré chacun d’entre eux dans ses bras et leur a tapoté l’épaule.

Pendant que nous filmions, Michael se glissait régulièrement dans la maison pendant quelques minutes pour échapper au soleil. Je me suis souvenu de son vitiligo. Un assistant lui a apporté un parapluie pour le protéger du soleil éclatant du matin car sa maladie le rendait sensible aux coups de soleil.
Après un déjeuner composé de hamburgers, de hot-dogs et de salade de pommes de terre, tout le monde s’est dirigé vers le parc d’attractions. Les familles ont profité du carrousel, de la grande roue et d’autres manèges.



Michael jouait à la fois le rôle d’hôte et de directeur des activités, veillant à ce que personne ne se sente exclu. Il a rejoint les enfants dans les attractions et a incité les plus timides à y participer. Il saluait les enfants sur les voitures qui tournoyaient devant lui, il se tourna vers unes des mamans qui lui faisait signe avec un sourire chaque fois que son fils faisait un tour de manège. ‘Comment allez-vous ?’ lui demanda Michael. Elle se retourna vers Michael avec un profond soupir. ‘C’est difficile, Michael. Mais merci beaucoup de nous avoir permis de venir ici aujourd’hui. Vous n’imaginez pas tout ce que cela signifie pour nous.’
Les lamas ont été amenés sur la pelouse qui séparait les attractions du cinéma. Le personnel vétérinaire a aussi amené Bubbles, le chimpanzé. Les enfants ont câliné et caressé les animaux pendant que leurs parents prenaient des photos. Je me suis retourné et j’ai vu une demi-douzaine d’enfants chevauchant un serpent jaune de neuf mètres que le personnel avait étendu dans l’herbe. Il y eu des cris d’excitation – les enfants n’arrivaient pas à croire qu’ils étaient sur un serpent sauvage vivant (et moi non plus) !
Michael venait de terminer une conversation avec une famille près du carrousel lorsqu’il aperçut deux enfants près du cinéma. Ils avaient découvert la corde pour se balancer au dessus d’un petit ravin. Une jeune fille s’est approchée de la corde puis a reculé d’un pas. Michael a couru vers elle et lui a dit : ‘C’est bon, tu peux te balancer dessus ! N’aies pas peur !’ Et sur ces mots, il a attrapé la corde avec un petit saut et a glissé au-dessus du ravin. Il a sauté et lui a tendu la corde. Elle s’est lancée prudemment, trouvant son courage avec un sourire fier.
Vers 17 heures, l’énergie de chacun commença à faiblir. L’euphorie et l’adrénaline avaient animé la journée et personne (nous y compris) ne voulait manquer une seule seconde. Lorsque Michael eu réussi a faire monter tous les enfants et quelques parents dans le train qui les ramenait vers la maison, une de nos équipes les a poursuivis. Michael ne se contentait pas seulement d’être passager, il conduisait le train. A l’approche de la maison principale, je l’entendis encourager avec enthousiasme ses passager à ’sonner la cloche’. Un papa accroché à une barre d’une main semblait s’amuser autant que les jeunes.
Nous nous sommes réunis devant le cinéma. On avait fait du non-stop. Les quatre équipes de tournage avaient passé la journée à se faufiler partout, à capturer chaque mot de Michael et des enfants. Elles ne s’étaient arrêtées que pour recharger les caméras, comme le fait une équipe de ravitaillement d’Indianapolis, déterminer à gagner la course. Et j’allais et venais entre elles, à l’affût du moindre problème.
Alors que nous reprenions nos esprits, quelqu’un a fait une remarque sur la position du soleil. Les cinéastes étaient toujours à la recherche de l’heure magique ! On sentait juste un soupçon d’air plus frais du soir se mêler à l’ombre de l’après-midi. Il ne nous restait plus qu’à immortaliser les adieux des invités et les feux arrière des bus qui repartaient par la longue route de Neverland.
Je ne me souviens d’aucune tristesse lorsque Michael a serré chaque invité dans ses bras alors qu’ils s’apprêtaient à monter dans les bus. Treize enfants souriants avaient un nouvel ami et une expérience incroyable à partager avec leurs infirmières et docteurs. Ils ont chacun donné une brève accolade à Michael et murmuré un ‘merci’ poli. Les accolades avec les adultes ont été plus longues et remplies de gratitude : les parents étaient fatigués mais extrêmement ravis. Michael les a salués d’un signe de tête et d’un sourire compréhensif. Il savait qu’il avait fait une différence significative pour ces familles qui avaient des jours difficiles à venir. Je suis certain qu’il y eu de nombreuses âmes endormies dans ces bus qui redescendaient les montagnes vers Santa Barbara et Los Angeles.
Il était environ 18h30 lorsque toute l’équipe s’est retrouvée autour des vans et des voitures pour ranger le matériel et comparer nos notes de la journée. Les cameramen ont compté leurs bobines de films et ont estimé que nous avions filmé environ trente heures de séquences. Il y a eu ce sentiment de ‘on a réussi !’
Ils étaient des reporters du divertissement. Les stars de cinéma et les célébrités étaient leur quotidien, leur métier. Ils étaient une petite armée avec un regard critique et une attitude bien à eux. Ils avaient tout vu : les Grammys, les Oscars, les plateaux de tournage, les scandales hollywoodiens. Ils connaissaient tous les tapis rouges et savaient comment obtenir le meilleur angle pour filmer. Ils connaissaient les paillettes et les banalités. C’étaient des professionnels du show business qui portaient le cynisme comme un uniforme. Et pourtant, pendant qu’ils partageaient les anecdotes et les nuances de cette journée – les détails amusants qu’ils avaient filmés, comment nous avions soigneusement couvert les lieux et les activités, leurs observations sur les enfants et leur courage – un des membres a déclaré : ‘C’était une expérience incroyable. Je n’ai jamais rien fait de tel. J’ai pleuré plusieurs fois.’ J’avais pleuré, moi aussi. Des larmes de tristesse, des larmes de joie, des larmes d’empathie, des larmes car j’étais simplement submergé par l’émotion de ce dont j’avais été témoin.
Nous savions tous que nous avions partagé et filmé quelque chose de très spécial. Tout le monde a parlé de sa nouvelle admiration pour Michael, et de nombreux membres de l’équipe m’ont remercié d’une chaleureuse poignée de main et d’une accolade. Il n’y avait rien d’autre à dire. Les portes du van se sont refermées. Notre convoi est reparti de Neverland.
De retour à New York, j’ai rencontré Michael Borofsky. Il avait toutes les images et avait fait un transfert d’une vidéo d’une ou deux minutes. J’ai dû me pincer pour réaliser que ce que j’avais vécu n’étais pas un rêve. Au cours des mois suivants, Borofsky a continué d’assembler les images et a filmé quelques évènements liés aux efforts caritatifs de Michael. Il a même fait des interviews de suivi avec certains parents de Make-a-Wish pour recueillir leurs souvenirs. Cependant, comme la controverse a surgi dans la vie de Michael Jackson, les boîtes de bandes et de films sont restées sur des étagères, prenant la poussière. Pendant des années, personne n’a vu ce petit morceau de séquences montée jusqu’à ce qu’il apparaisse sur YouTube. Le reste demeure dans un entrepôt, quelque part. »
La seule vidéo qui semble exister de cette journée est assez connue. On y voit Michael auprès d’un jeune garçon, David Sonnet. A l’âge de 8 ans, David a subi une rupture d’anévrisme qui l’a laissé incapable de parler. Michael et lui échangeront quand même un « I Love You » dans le langage des signes. David portait la veste Beat It lors de cette rencontre, que Michael a bien sûr remarquée.



C’est incroyable de se dire qu’une interview inédite de Michael et près d’une trentaine d’heures de film à Neverland existent et que personne n’a jamais essayé de les rechercher et de les exploiter. Et ce n’est peut être qu’une infime partie de ce qui existe. S’il vous plait, ouvrez les coffres, plongez-nous dans les vrais documents de son HIStoire. Montrez-nous le vrai Michael !
Merci à Dan Beck de nous parler de ce Michael qu’il a connu. Son livre est un véritable voyage dans les années 90 qui apporte forcément un peu de nostalgie aux fans qui ont vécu cette période.


A lire ici une interview de Dan Beck par Brice Najar.


